Le sel en Lorraine : pouvoir et convoitises

d’après la conférence de Michel Remillon, président de l’association des amis du musée du sel pour HPL-IMRA le 9 mars 2017

CR Michel Marchand

   Le sel indispensable à la conservation de la nourriture a joué dès les temps reculés un rôle fondamental dans la vie des hommes. Hérodote écrivait « l’Egypte est un don du Nil mais le sel est un don des dieux ».  Il a été une des premières denrées donnant lieu à des échanges lointains : Les routes du sel auront une importance exceptionnelle jusqu’à une époque récente.  Religions et superstitions lui ont donné une place.  Le terme salaire (du latin salarium) exprime bien l’importance du sel dans les sociétés antiques : il désignait au départ une quantité de sel versée mensuellement aux légionnaires. Les états y ont vu une ressource pour leur finance avec l’impôt sur le sel, en France la gabelle, introduite après les croisades, particulièrement impopulaire.

    Les gisements de sel gemme (de gemme : pierre précieuse au Moyen Age), se sont formés au milieu et à la fin de l’époque géologique du trias (250M-200M d’années av.JC) dans les calcaires du Muschelkalk (calcaire coquiller) et les  marnes du Keuper au fond de mers peu à peu asséchées sous un climat chaud devenant de plus en plus sec. La Lorraine en est abondamment pourvue avec dans l’est du plateau lorrain 2 gisements superposés, un gisement plus profond dans l’étage du Muschelkalk (calcaire coquiller) et un gisement dans les marnes du Keuper plus proche de la surface, à une profondeur d’environ 40 m. Ces couches s’enfoncent vers l’ouest sous le bassin parisien de plus en plus profondément.  Le sel a donné son nom à la petite région du Saulnois (pagus salinensis) parcourue par la grande Seille et la petite Seille. La présence du sel se signale en surface par des sources et les mares salées, où se développe une végétation halophyle très particulière (comme la salicorne) qui vaut à cette région d’être protégée au titre du programme européen Natura 2000.   Les toponymes sont nombreux à évoquer le sel : Salival, Marsal, Salonnes, (Pont de Marsal sur un ruisseau sur la D955 à 1 Km avant Maizières les Vic) etc.

    L’exploitation du sel a été très précoce et intensive. En 1740 Felix Le Royer de la Sauvagère (1707-1782), officier du génie est le premier à remarquer à Marsal la présence d’énormes quantités de débris en céramique ce qu’on nommera « briquetage de la Seille ». Il faut attendre 1907 pour que Jean Baptiste Keune, directeur du musée de Metz entreprenne des fouilles archéologiques qui montrent que les villes du Saulnois sont construites sur d’énormes quantités de céramique qui ont permis de créer des sortes de buttes artificielles 4 à 6 m au-dessus de la plaine marécageuse et pour que ces débris soient mis en rapport avec l’exploitation du sel. Il s’agit de débris de godet à saumure et de bâtonnets servant de support. Entre 1969 et 1976, l’archéologue Jean Paul Bertaux montre l’importance exceptionnelle de l’exploitation salifère du Saulnois qui n’a guère d’équivalent dans le reste du monde et date les briquetages dans une période allant de 1000 à 50 av. JC. Cette forme d’exploitation disparait ensuite au profit de l’utilisation de poêles à sel qui ne se sont pas conservées. Depuis 2000, un grand programme de recherche dirigé par Laurent Olivier, conservateur au musée des antiquités nationales et qui doit durer 20 ans concerne le Saulnois combinant des prospections géomagnétiques, géoélecriques, des fouilles et des sondages. Des fosses ont livré un important matériel archéologique : fibules, bijoux dont des bracelets de graphite et un collier d‘ambre, armes, monnaies. Une fosse a recueilli les restes de 8 squelettes sans liens familiaux entre eux qui dénotent des conditions de vie éprouvante, une nourriture pauvre. On peut supposer qu’il s’agissait d’esclaves. Les recherches visent aussi à évaluer l’impact écologique d’une telle exploitation. Des carottages jusqu’à 15 m de profondeur montrent la déforestation engendrée par les besoins des fours qui a provoqué un alluvionnement très important de la Seille et la formation de marécages.

   Le sel a engendré un commerce très important. Par la Seille, le sel pouvait être acheminé vers Metz et expédié vers l’espace germanique. La table de Peutinger montre les routes romaines menant du Saulnois vers la cité des Mediomatriques (Metz) ou vers Argentorate (Strasbourg) en passant par Delme (ad Duodecimum, la 12e borne) et Tarquimpol (Decempagi) où la sécheresse de 1976 a laissé apparaitre la trace d’un grand amphithéâtre, Sarrebourg (pons Saravi)  et Saverne (Tres tabernae). L’activité se poursuit semble-t-il dans les temps mérovingiens comme en témoigne un monnayage d’or frappé à Marsal (le musée du sel  a pu récemment acheter un tiers de sou frappé au VIIe siècle avec la mention Marsallo vico).

  Au Moyen Age, le sel du Saulnois devient un enjeu important. Les donations des souverains et des seigneurs féodaux vont faire passer les principales salines entre les mains des évêques directement ou par l’intermédiaire des abbayes qui en dépendent : l’évêché de Metz possède Marsal et Vic, celui de Toul : Moyenvic, et celui de Verdun :  Dieuze. Au XIIIe siècle 110 abbayes possèdent des prébendes sur des salines du Saulnois dont 73 à Marsal. Les comtes de Salm par exemple établissent au XIIe siècle une fondation en faveur des Prémontrés de l’abbaye de Salival contre la possibilité d’en désigner les abbés et d’y avoir leur sépulture. Chassé de Metz par les bourgeois, les évêques de Metz s’installent dans leur château-fort de Vic sur Seille au cœur du Saulnois.  Les salines de la Seille vont attirer la convoitise des ducs de Lorraine. La veuve du duc Raoul fonde au milieu du XIVe siècle Château-Salins pour protéger ses possessions de la petite Seille en particulier Dieuze que les ducs se sont assuré depuis le XIIIe siècle. La gabelle instaurée à partir du XIVe siècle par les seigneurs laïcs et ecclésiastique vient s’ajouter à la vente du sel. Sous Charles III au XVIe siècle, le duché de Lorraine en tire la moitié de ses revenus. Au Saulnois où les ducs finissent par racheter les droits des évêques, les ducs de Lorraine ajoutent l’exploitation du sel au sud de Nancy à Rosières aux salines achetée au XIIIe siècle.

  Les Rois de France vont à leur tour s’intéresser au Saulnois d’autant plus que la route qui le traverse va prendre une grande importance stratégique depuis l’incorporation en 1552 des 3 évêchés au royaume de France (qui deviendra officielle en 1648 à l’occasion des traités de Westphalie) et l’avancée de l’influence française en Alsace. La France veut s’en assurer le contrôle : Moyenvic devient française en 1631, Dieuze en 1642 temporairement et Marsal, assiégée par Louis XIV lui-même en 1663. Vauban fait de Marsal une importante place militaire surveillant la « route de France » avec une garnison de 800 à 1200 hommes.  Dieuze, saline royale à la fin du XVIIIe siècle avec le rattachement du duché de Lorraine à la France prit une place prépondérante.  Cependant les besoins en bois étaient difficiles à satisfaire : le bois était devenu rare et cher, suscitant le mécontentement de la population comme le montrent les cahiers de doléance et il fallait s’approvisionner de plus en plus loin. Les salines de Dieuze utilisent 75 000 stères de bois en 1787. C’est seulement vers 1800 qu’on commence à utiliser la houille de la Sarre comme combustible. Parallèlement, l’industrie chimique naissante s’intéresse au sel et se développe à Dieuze.

   En 1871, le sel du Saulnois passe sous le contrôle de l’empire allemand.  La France va relancer les salines du sud de Nancy en faisant appel à la société belge Solvay. L’usine de Dombasle est fondée en 1873 pour produire du carbonate de soude grâce au sel de Varangéville où le pompage de saumure est remplacé à la fin du XIXe siècle par l’extraction en minière et grâce au calcaire du plateau de la forêt de Haye qui sera amené par une ligne aérienne de wagonnets de 1927 à 1984.

   La saline de Dieuze, dernière saline du Saulnois ferme ses portes en 1973, l’année même où est créé le musée départemental du sel à Marsal.  Sont préservés à Dieuze le portail du XVIIIe siècle et le bâtiment de la délivrance où on stockait le sel pour sa commercialisation. La saline de Varangéville subsiste fournissant surtout du sel de déneigement.

Gravure dieuzeGravure de la fin du XVIIe siècle présentant la ville et la saline de Dieuze protégées par des fortifications séparées.
(Musée d’art et d’histoire de Toul)